Lettre Ouverte à Marion Gautier

Adjointe à la Culture auprès du Maire de Lille

Lille, le 14 avril 2018

Madame l’adjointe,

Je souhaite dans cette lettre ouverte, faire suite à votre courrier du 2 mars dernier, ainsi qu’à votre intervention en Conseil Municipal du 6 avril.

Dans votre lettre du 2 Mars adressée à notre Président, vous avancez plusieurs arguments concernant l’attribution du Tripostal, qui personnellement m’ont révoltés, et qui, transmis aux artistes, les ont profondément choqués.

En effet, vous y mentionnez : “En 2016, le programme que vous présentiez ne correspondait pas aux évènements que nous souhaitons accueillir au Tripostal. Nous avons effectivement à coeur d’y proposer des projets inédits, originaux, et de haut niveau, qui font la reconnaissance de ce lieu d’art contemporain unique, bien au delà de nos frontières”.

Ces critiques sur notre programmation se projettent sur toute la communauté des artistes qui ont exposé fièrement au Tripostal en 2016 et ont mobilisé tant de visiteurs satisfaits.

En 2016, les jeunes photographes et les artistes régionaux parmi les plus talentueux avaient un espace grâce aux Transphotographiques au Tripostal : je pense par exemple à Antoine Bruy, qui vient de gagner le Prix HSBC pour la Photographie, je pense à Charles Delcourt, qui vient d’obtenir une magnifique publication dans le magazine Géo, je pense à Cédric Dubus dont le travail est publié dans M, le Magazine du Monde, ou je pense aussi à des jeunes talents français comme Jérémie Lenoir qui a édité de nombreux livres, dont “Nord”, l’ouvrage qui propose un survol étonnant du territoire entre Arras et Anvers,  ou enfin Ronan Guillou, qui expose partout dans le monde.

Il me semble que tous ces artistes méritent le respect de la Ville de Lille, et n’ont pas dénaturé l’esprit et le haut niveau que vous revendiquez pour le Tripostal.

En 2016, c’était aussi la présentation de la “Bourse du Talent BnF/Photographie.com”.

La Bourse du Talent fait partie, depuis 1998, de ces prix historiques significatifs ; elle est le premier prix auquel candidatent les photographes aujourd’hui qui recherchent un enrichissement artistique, une optimisation des savoirs et une lisibilité auprès des experts et des diffuseurs.

Véritable illustration de la création contemporaine, la Bourse du Talent a ainsi participé à écrire une page de l’histoire récente de la photographie. Grâce à la Bibliothèque Nationale de France, les lauréats entrent dans les collections et le patrimoine français.

Elle s’appuie sur un jury de haut niveau, un réseau de professionnels de la photographie et d’experts : il me semble là aussi que ces jurys témoignent de la qualité de la programmation présentée au Tripostal : Baudoin Lebon (Galerie Baudoin Lebon), Serge Aboukrat (Galeriste, collectionneur), Agnès de Gouvion St Cyr (Inspecteur Général pour la photographie à la Délégation aux Arts Plastiques), François Hebel (Rencontres d'Arles), Jean-François Leroy (Visa pour l’image), Christine Ollier (Galerie Les filles du calvaire), Reza (photographe), John G. Morris, Peter Knapp (directeur-artistique), Jean-Luc Monterosso (Maison Européenne de la photographie).

Et puis en 2016, c’était la venue exceptionnelle de l’exposition de Jean-Pierre Laffont, grand photographe de l’agence Gamma de New York,  en collaboration avec la Maison Européenne de la Photographie : son épouse a écrit sur l’exposition :

“La Voix du Nord“ allait écrire “Capa bien sûr, mais gare à ne pas rater l’autre exposition coup de poing du festival, les bouillonnantes années américaines du photojournaliste Jean-Pierre Laffont“. Tumultueuse Amérique“ qu’Olivier Spillebout a présentée d’une façon magistrale ne montre aucune guerre, aucun mort, aucun blessé, ce que nous voyons est une fresque de l’Amérique que Jean-Pierre a sillonnée pendant 30 ans. “


En 2016, c’était la présentation de “Capa In Color” grâce au partenariat avec l’International Center of Photography de New-York : la commissaire Cynthia Young a salué la qualité de la présentation et de la scénographie unique qui a mis en valeur à Lille le travail de Robert Capa et qui de son avis, a été le plus bel accrochage de toutes les présentations dans le monde, y compris la première à New York.

Elle a d’ailleurs témoigné :

“Continuellement, année après année, le festival produit et présente un travail important. J’ai découvert une exposition sur les États-Unis que je n’avais jamais vu auparavant.

Les images de Jeffrey Wolin présentaient les vétérans de la Guerre du Vietnam, avec leurs souvenirs de guerre… Le fait que l’on puisse voir ce type d’expositions en dehors de la capitale montre un véritablement engagement et une continuité passionnée de leur travail.”


Il faudrait, selon vous, que le Tripostal ait “l'exclusivité” de chaque exposition, quitte à priver notre territoire des plus grands chefs d’oeuvre de la photographie française et internationale ?

Quels sont les réels fondements de ce choix de votre politique culturelle qui juge ainsi les oeuvres des plus grands artistes ?

Cette notion d’exclusivité ou de “jamais montré en France” est en contradiction avec les besoins d’irrigation culturelle des territoires et d’accès à la culture pour tous les publics.

Il me semble que lillois n’ont pas tous les moyens d’aller à Tours ou à Paris, voir les expositions.

Avez-vous eu personnellement l’occasion d’aller à Tours voir l’expo Capa ?

Avez-vous eu personnellement l’occasion de voir l’expo Laffont à la MEP Paris ?

Avez-vous eu personnellement l’occasion de voir l’expo Bourse du Talent à la BnF ?

Rappelons que 96% des visiteurs du Tripostal en 2016 n’avaient pas vu l’exposition Capa, et que les 4% venus avaient plaisir à la voir une seconde fois, mise en valeur différemment.


Dans ces temps où les budgets de tous sont contraints, il me semble essentiel que les expositions se déplacent sur les territoires et circulent : je revendique et j’assume ce choix de participer à la circulation de grands projets nationaux sur les territoires, et nous n’en avons pas honte. C’est le propre de la décentralisation culturelle.


Notre ambition, c’est de rendre accessibles des projets artistiques nationaux et internationaux de grande qualité à tous les lillois et habitants de la Région, en les amenant sur notre territoire, comme ceux de la Bibliothèque Nationale de France, la Maison Européenne de la Photographie, ou L’International Center of Photography de NY.  

Il me semble d’ailleurs que le centre Pompidou ou le Louvre n’ont pas honte de présenter en région des oeuvres déjà montrées à Paris.


Par ailleurs, vous mentionnez dans votre lettre  :

“ Nous veillons à privilégier pour le Tripostal des projets travaillés longuement à l’avance et en collaboration avec la Ville de Lille”.

Vos affirmations sont, là encore, un moyen de réserver l'exclusivité du Tripostal à un seul opérateur, Lille3000, qui seul aujourd’hui dispose des budgets pour préparer des évènements artistiques trois ans à l’avance, peut se permettre ainsi d’organiser des expositions à très haut budget. Je ne vois pas d’ailleurs quelle autre structure culturelle que cet opérateur a eu accès au Tripostal pour y organiser une exposition “inédite, originale et de haut niveau”.

Cette année, Jean-Luc Monterosso, Directeur de la Maison Européenne de la Photographie, crée une exposition inédite sur les plus grands chefs d’œuvre de la Photographie Française, avec des noms comme Depardon, Pierre et Gilles, Bettina Rheims, etc…. et en prévoit la circulation en France et à l’étranger, dans les plus grandes mondiales, et il nous faisait l’honneur d’en réserver la première présentation  à Lille dans le cadre des Transphotographiques 2018.

Par ailleurs, pour les Transphotos 2018, d’autres expositions “jamais été montrées en France” vous ont été aussi présentées ; il y en a d’ailleurs à chaque édition des Transphotographiques. Je pense à plusieurs grandes rétrospectives jamais montrées en France : Lloyd Ziff, Georges Vercheval, Jill Friedman, Vladimir Birgus, Vincent Fournier.

En refusant arbitrairement le Tri Postal pour les Transphotographiques 2018, vous privez les lillois et habitants de la Région de ces projets d’envergure, qui constituent pourtant une véritable offre culturelle estivale pour le territoire en Mai-Juin-Juillet 2018.

Ensuite, au delà de votre lettre, vous avez le 6 avril, en Conseil Municipal, affirmé comme un nouvel argument de refus du Tripostal, que la fréquentation était trop faible.

Je souhaite rappeler que dès juillet dernier, la Ville a refusé le Tri Postal à la Maison Photo, en raison de son occupation par le projet “Ola Cuba”. Puis, prête à changer la période des Transphotos, l’association vous a demandé d’autres dates, qui ont toutes été refusées, sans justification particulière.

Ensuite, en mars 2018, devant notre insistance, vous avez cette fois justifié le refus par le manque de qualité des expositions…. et maintenant au Conseil Municipal, nouvel argument, vous évoquez le faible nombre de visiteurs.

Pourtant en tant qu'élue à la culture, vous n’êtes pas sans savoir que le nombre de visiteurs est directement proportionnel au budget communication et relations presse consacré. Quand on a les moyens de prendre des agences, de financer des grande bâches dans toute la ville, de l’affichage Decaux, des pages dans la presse locale et nationale, et d’organiser des visites de presse avec 30  journalistes invités de Paris, forcément on a plus de visiteurs.

Regardez les budgets de communication des musées, des grands festivals subventionnés, analysez le rapport entre les montants des marchés aux agences de communication et le nombre de visiteurs, et vous ne pourrez plus critiquer les Transphotographiques ou la Maison Photo : nous sommes prêts comparer la qualité de notre programmation aux autres expositions du Tripostal, relativement au budget d’argent public consacré : vous verrez que nous sommes les plus économes.

La fréquentation ne peut donc pas être le seul élément d’analyse.

D’autant plus quand vous annoncez des chiffres différents de ceux que l’association a communiqués à la Ville : en 2016, les Transphotos au Tripostal c’est 12 000 visiteurs, et dans tous les lieux intérieurs et extérieurs, c’est plus de 100 000 personnes.


Par ailleurs, au Conseil Municipal, vous avez qualifié notre refus d’exposer au Palais Rameau de “caprice”.

Je me permets de vous rappeler que les disponibilités communiquées par la Ville étaient :

Salle du conclave : 20 mai au 15 Août

Palais Rameau : 26 juin au 15 Août

Le refus de notre part pour le Palais Rameau n’a rien d’un caprice : il n’est pas central et accessible comme le Tripostal, il est immense, n’est pas équipé, ne dispose pas de cimaise, d’éclairage, de sécurité, de climatisation. Il faut au minimum 15 jours pour l’aménager et engager des dépenses énormes.

Vous pouvez donc comprendre qu’il ne serait pas raisonnable d’engager un gros budget d’équipement pour commencer une exposition en décalé de l’ensemble du Festival, qui va traditionnellement de mi-mai à fin juillet.

Enfin, dans la Voix du Nord, les propos de Madame le Maire sont repris : « Les gens formidables qui soutiennent et qui pétitionnent, qu’attendent-ils pour aider financièrement ? »

J’estime que vos propos manquent de respect pour tous les artistes, photographes, commissaires, personnalités de la société civile qui ont soutenu la tribune publiée dans la presse “La Maison de la Photographie est une chance” !

D’un message positif, engagé, citoyen, plein d’espoir, vous en détournez l’objet,  en le comparant à une pétition de simples mécontents…

Ceux qui ont signé, ce sont simplement des personnes, des lillois,  qui aiment le lieu, veulent le voir survivre et le défendent. Elles ont le droit d’exprimer leur attachement au travail réalisé par la Maison de la Photographie, comme leur intérêt et leur passion pour ce grand art qu’est la Photographie. Je vous demande donc de les respecter.

La culture doit rester un fondement du vivre-ensemble, une expression de l’ouverture vers les autres et vers le monde, un vecteur de cohésion sociale, de curiosité et de partage.

C’est cela que nous défendons à la Maison de la Photographie.

C’est au nom de tous ceux qui s’impliquent dans nos projets que je souhaitais donc vous apporter des éclairages précis sur toutes les informations que vous diffusez contre la Maison de la Photographie et ses projets.

Définitivement, nous avons une vision des besoins culturels pour notre Ville bien différente de celle que vous portez, et il me semble que nous ne sommes pas les seuls à nous défendre contre des décisions que nous estimons arbitraires, politiques et injustes.

Je vous prie de croire, Madame l’Adjointe, en mes meilleurs salutations.

Olivier SPILLEBOUT


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